• 15 marzo 2010
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Semaine du 1er au 4 mars

Lundi 1er mars

Commence assez mal, avec le coup du brouillon de photo à 7€, le temps horrible, le paysage déprimant du nord de Kreuzberg et le moral de Suzanne (qui se prendra encore dans les dents le posage de lapin magistral du copain de René) – vent chargé de grêle sur le pont sur la Spree, qui moutonne même ! Et puis gentillesse de l’employée de la BVG (je dois payer une amende attrapée très bêtement, à une journée du début de notre abonnement de transports en commun – réussissant à prouver ma bonne foi, je m’en tire juste avec une compensation du prix du ticket ! ceci après m’être quand même pris un premier râteau auprès d’un employé nettement moins miséricordieux) – comme quoi il faut souvent un peu de courage et de persévérance, et tout va bien.

Travail avec Isabel : je lui donne son boulot, ses horaires, ses objectifs. Elle travaille de 9h à 19h avec une bonne pause à midi, est bien sûr libre les WE (elle se posait la question de son appartenance effective à la communauté, dans quelles limites, etc. Elle est complètement libre… c’est assez touchant de voir son désir de profiter vraiment de la nouvelle opportunité que lui donne le Bon Dieu, en se donnant à fond non seulement dans son boulot, mais aussi dans l’amitié et la vie partagée avec nous. Pour que les choses soient bien claires, je préfère lui donner précisément ce que j’attends d’elle, quitte à ce qu’elle participe à plus encore, la maturité croissant). En ce qui concerne le travail de l’association, elle a un beau boulot devant elle, car tout est à reprendre : les contacts avec les volontaires et les parents (le tremblement de terre au Chili est l’occasion immédiate de commencer, du fait de la présence de Maria Kraft là-bas), la base de données (anté-diluvienne), la traduction de divers textes de père Thierry et, à long terme, l’édition allemande du Totum, la recherche de sponsors (rédaction de dossiers divers pour la présentation de projets de Point-Cœur dans le monde, recherche d’aide pour nos propres projets berlinois, etc.). Elle se mettra pour cela en contact avec Patrick. J’attends enfin d’elle une aide ponctuelle pour d’éventuelles traductions et relectures dans le cadre de mes activités artistiques (ce qu’elle vient de commencer en reprenant ma traduction de trois poèmes de Salvatore). Bref, beaucoup de travail. Isabel est ravie. C’est pour elle la formation rêvée dans l’ambiance rêvée…

Bonne conversation avec Paul, Dan, père Thierry ; dîner puis rencontre avec Alina. Beauté de la jeune fille – elle pleure en pensant à son neveu qui naîtra bientôt, y trouve à demi-mot deux raisons : que son frère et son amie ne comprendront jamais ce que nous vivons – qu’il s’agit d’un gros sacrifice (où elle laisse comprendre que ce sacrifice sera le sien, qu’elle n’aura pas d’enfants – peut-être était-ce une bonne part de sa soumission à l’affreux, ce désir si fort d’un enfant). C’est bien touchant de voir en elle cette intuition se faire jour qu’elle donnera tout avec la plus grande générosité. Elle se souvient d’avoir appris à prier avec sa mère. La relation avec sa mère est bien meilleure maintenant – c’est qu’elle se sentait coupable de quelque chose… Elle est très fine, et a un bon sens pénétrant. Parle de l’Arche de Noël, de son admiration et de son amitié pour le couple valaisans. Elle évoque la beauté de Monica (Haas) pour elle – « le modèle de ce que je voudrais être ; elle est catholique. Non mais vraiment » (et je comprends ce qu’elle veut dire : un catholicisme qui a pris racine). C’est une providence, dit-elle, de pouvoir apprendre avec elle. C’est sûr que sa vie a basculé d’un coup, comme un oui qui soudain la fait entrer dans une dimension complètement autre et actualise son appartenance à Point-Cœur, tant de capacités présentes en elle. Elle a de la chance d’avoir dans ce rude passage la présence de Monica à ses côtés. Monica dit d’Alina qu’elle a en elle un trésor qui se révèle peu à peu. On la regarde avec une crainte sacrée…

Mardi 2 mars

Rendez-vous chez OVB ; bon entretien avec le gars. Intéressant, comme boulot, car totalement libre pour l’organisation de son temps et la quantité de travail fourni. Evidemment, la paye aussi est « libre »… on est payé au contrat signé, sur une base de départ de 100€. Il s’agit en fait d’une entreprise de courtage – ils conseillent leurs clients dans la jungle des produits financiers comme placements, assurances et autres. Il faut donc aller démarcher le client… Comme la situation à l’heure actuelle est plutôt explosive, et que l’Etat tend à se désengager de plus en plus des retraites, ils font de bonnes affaires. L’entretien est amusant : il commence à m’interroger sur mon CV, et conclut quasiment en me congédiant : je ne vois vraiment pas comment vous comptez joindre les deux, votre truc humanitaire et ma spirale à fric (en très gros !). Finalement, demande quels sont mes buts professionnels. Ben… of, me réaliser ? Transmettre dans mes films la réalité perçue… ah oui, et puis : certes, si, servir. Servir le public, servir les jeunes de Point-Cœur, etc. Alors là le type a été bluffé, il n’avait jamais dû entendre ça depuis dix ans qu’il fait passer des entretiens d’embauche pour des requins de la finance. Du coup, après avoir posé encore quelques questions, il me prenait immédiatement… C’est malgré tout trop de travail pour moi pour l’instant. Je propose à Claire, elle passera l’entretien mercredi prochain, on verra bien.

Centre de Berlin : ce coin là, immeubles sans âme, pas la moindre unité. Et en trois blocs, on passe de la topographie de la terreur (le musée) à l’ancien site du journal de Goebbels, « l’Attaque », en passant par un affreux terrain vague, le Check-Point Charlie avec les photos des chars soviétiques, et le nazissime ex-ministère de l’Air. Sympa. Entretien avec Elisabeth Stich pour le début de sa petite retraite. Je lui fais lire les textes de la veillée pascale, dans la continuité des enseignements du we, en les mettant en relation avec des textes du Totum (Amis des Enfants qui êtes-vous, axé sur la contemplation de la Trinité, en lien avec le sacrifice d’Isaac ; Quel est ton point d’appui, en lien avec le passage de la mer rouge, passage sous le joug de Dieu au lieu de construire des pyramides pour le pouvoir ; Le Pain et le Pauvre, avec la contemplation de l’Eucharistie, en lien avec Isaïe 55 et le passage correspondant de saint Jean).

Mercredi 3 mars

Suzanne n’est pas bien. Son œil la fait souffrir. Elle souffre en tous cas de se sentir à la traîne, de peiner avec l’allemand, de ne pouvoir accomplir que de tous petits gestes pour prendre sa part du boulot.

Visite à Wortwedding et à la Musenstube – l’inauguration du festival se fait lundi, si bien que je vais jeter un œil au local où aura lieu notre soirée. J’aime beaucoup l’ambiance qui y règne, avec les murs grossièrement chaulés et poncés, la cheminée, la grande vitrine, la porte qui semble avoir été dégagée du mur à peine un instant auparavant. Je fais un essai avec mes petites photos autour du chambranle, tâche d’avoir une idée de la dimension du mur pour voir comment agencer poèmes et photos. Nicola parle avec Agnès Guipont, une comédienne française vivant ici depuis un moment, qui participera de façon curieuse au Festival, en se fondant parmi les visiteurs et faisant entendre à qui le désire des enregistrements de poèmes d’une écrivain autrichienne peu connue (Elfriede …). Monica et Elisabeth sont allées visiter le Tacheles, où Adri leur a fait connaître Angelo, un artiste turinois d’une cinquantaine d’années qui déclare : Point-Cœur, c’est comme l’art. C’est une fenêtre sur le monde.

Ecole de communauté, où je retrouve un peu l’ambiance moraliste et règlements de comptes en sourdine de mes premières écoles de communauté brésiliennes. Monica se lâche, mais d’un côté c’est l’occasion de la reprendre gentiment, et d’autre part je crois qu’elle se rend compte immédiatement qu’elle est à côté de la plaque. C’est qu’à côté d’une réelle bienveillance, de sa confiance et de ses gestes miséricordieux, rien à faire, elle n’accepte pas de ne pas comprendre chacun de nos mots, chacune de nos décisions. Et ping, accuse. Enfin…

Jeudi 4 mars

Au déjeuner viennent Enrique et Olga, nos amis péruviens, si gentils et ouverts. C’est notre premier vrai déjeuner au Point-Cœur, pour ainsi dire ! Monica a cuisiné italien, ce n’est pas encore vraiment au niveau de la mamma, mais il y a un gros effort – je crois bien qu’à 27 ans, c’est la toute première fois qu’elle cuisine pour des invités… Point-Cœur, c’est fort… ! Un petit tour à notre cher bar le Hofperle, pour parler un peu avec Suzanne. Je me rends compte à quel point nous avons simplement besoin d’être regardés pour pouvoir vivre. Dans l’après-midi, Elisabeth recherche la vieille gare où ses arrière-grands-parents ont vécu après la première guerre. C’est un beau bâtiment 1920 situé à deux stations de chez nous. Elle fait de belles rencontres en demandant à tout le monde dans la rue où peut bien se trouver la fameuse gare. C’est un tronçon du S-Bahn qui, chose curieuse, était en territoire occidental, mais géré par l’est. Du coup, après la chute du mur, eut lieu un boycott de ces deux dernières stations avant le mur, ayant pour slogan : « si tu payes leur ticket, tu finances leur fil de fer barbelé ». Résultat, le trafic atteint à peu près le niveau zéro, avant que la gare ne soit abandonnée définitivement aux vandales du fait d’une petite grève du personnel qui dura de 1980 à … 1993 !

Monica de son côté a participé à une réunion-fantôme des profs de son école – il n’y avait personne. Cela ne l’a pas empêchée de faire la connaissance d’une vieille mamma travaillant à la cuisine, qui, elle, s’est exclamée : Point-Cœur, c’est comme la sauce à la tomate ! Le plus simple du monde, et le plus dur à réussir.

Après avoir passé un bon bout de ma nuit à écrire un article sur l’expo que nous faisons maintenant à Milan pour IlSussidiario.net, et pensé que cela arriverait trop tard pour être publié, j’ai la satisfaction de recevoir l’aval de GE, de retravailler même légèrement le texte avec eux, puis avec père Guillaume à peine arrivé à NDME, et d’avoir l’aval de la rédaction pour le publier vendredi matin. Qui sait, peut-être sera-t-il lu… Eleonora, notre contact à GE, l’envoie également à sa collègue du marketing à Rome, qui a quelques contacts dans la presse, on ne sait jamais. Je l’envoie aussi à notre contact Picariello, de l’Avvenire, qui nous avait publié quelque chose en 2007, lors de l’expo Pauvres et Dignes, mais qui depuis s’est montré plutôt froid.

Pendant que Suzanne va voir un documentaire qui l’enchante sur Dreyer, Monika Urbanczyk vient dîner. Bon moment avec elle, elle raconte en détails encore une fois leur départ de Silésie… c’est impressionnant comme ces événements habite les Vertriebene, même lorsque comme elle ils avaient cinq ans à l’époque, même 65 ans après. Ils avaient un magasin dans la rue principale de leur petite ville (la Berliner Strasse, bien sûr). Elle raconte comment elle voit encore, avec ses yeux de fillette de cinq ans, sa mère mettre un crucifix dans sa poche et descendre de leur cachette dans la cour et héler un officier soviétique pour lui demander sa protection contre des soldats maraudeurs qui avaient sauté le mur de l’entrepôt. Elle dit la mère épuisée qui voulut donner le sein à son nourrisson pendant une courte pause devant leur magasin, et s’aperçut qu’il était mort. Elle dit encore comme ils ont dû quitter leur maison en un quart d’heure lorsque les polonais sont arrivés. Que prendre avec soi… en un quart d’heure ? Le reste de l’histoire, où la statue de Jésus Miséricordieux entre en scène, vous la connaissez déjà, mais nous l’entendons à nouveau. Son amour pour la statue remonte au jour où sa grand-mère lui apprit l’oraison suivante : « Ô Jésus doux et humble de cœur, rend mon cœur doux et humble comme le tien ». Quoiqu’elle se demandât bien ce que pouvaient vouloir dire « sanftmütig » et « demütig », elle n’en aima pas moins dès ce moment le visage de plâtre bariolé.

Elisabeth termine sa petite retraite après le WE. Première constatation : une semaine heureuse. Ici, je retrouve mon point d’appui. On se témoigne de petites attentions, on vit pour l’autre. Elle revient sur sa douleur d’être seule à Munich, sans communauté ; sur son rêve de démarrer un Point-Cœur étudiants. Elle parle des amis qu’elle voudrait y inviter. Je pense qu’elle devrait commencer à parler de Point-Cœur autour d’elle, pourquoi pas commencer une vraie diffusion – peut-être une semaine, nous inviter, préparer le terrain pour que nous puissions faire le tour des lycées, des aumôneries étudiantes. Elle porte le souci de toute sa famille – les parents qui ne s’entendent pas, la grande sœur qui se cherche, Stephan qui erre comme une girouette, exposé aux courants. En toile de fond, son amour impossible… toujours lui. C’est vrai que dans ce cas, il n’y a que l’amitié qui nous sauve, et j’ai l’impression qu’elle a fait un pas dans ce sens.

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