Vendredi 5 mars
Je pars très tôt le matin pour Milan, survolant les Alpes magnifiques. C’est la première fois que je vois le Cervin – je comprends maintenant sa célébrité, et le frisson que le seul énoncé de son nom fait courir dans l’échine des alpinistes. Corne isolée, au nez légèrement de biais, qui s’élève tout seul parmi la masse des crêtes.
Nous sommes accueillis chez les Jozon, famille amie de parrains de Mathilde, habitant Milan depuis trois ans à cause du travail du père, cadre d’Ari Liquide. France, mère de quatre enfants dont le dernier, Martin, a douze ans, a été bouleversée à la lecture d’une lettre aux parrains venue de Naples, et s’était promis d’aller jeter un œil là-bas. Ce qui a été fait, non sans quelques coups de Providence, et le bouleversement est devenu amitié, si bien qu’elle s’est mise au service de Guéna pour la préparation d’une semaine de mission à Milan. Malheureusement, certaines des choses prévues sont tombées à l’eau les unes après les autres, notamment l’exposition « De Boue et d’Or » qui aurait dû avoir lieu dans un cloître du centre, tenu par une association visiblement farfelue, voire malhonnête.
Patrick avait cependant aussi à Milan un vieil ami de lycée, Max Nunziata, devenu administrateur-délégué de GE Capital Italie, qui a participé deux fois au financement de notre équipe de foot afragolaise en mettant dans le coup l’équipe amicale des employés de la boîte. D’où une certaine amitié avec l’entreprise, en la personne notamment d’Eleonora Destino, jeune collaboratrice de Max. Cette Eleonora, calabraise montée à Milan il y a une dizaine d’années, a monté toute seule la branche « GE Volunteers Italy », et s’est vue pour son travail montrée en exemple chez GE au niveau mondial. Il s’agit de choses toute simples permettant aux employés de l’entreprise de participer à des activités dans un hôpital ou un orphelinat (peindre des pièces, installer des meubles, le tout fait ensemble tous niveaux hiérarchiques confondus). Elle est capable de travailler douze heures d’affilée au bureau, pour ensuite rentrer toute seule dans l’appartement où elle habite en solitaire depuis neuf ans… drôle de vie.
Elle nous accueille avec joie lorsque nous venons installer les portants de l’exposition, vendredi après-midi. Elle était toute contente d’avoir sous la main une invitation, des affiches qu’elle a placardées partout dans l’immeuble et jusque dans le hall de l’université attenante, et un article sur le sujet de la table ronde, que j’ai pu faire publier dans le journal CL sur internet, « IlSussidiario.net ». C’est amusant de monter ces panneaux au septième étage d’une tour de bureaux, avec vue sur les enseignes environnantes, ABB, Total and Co., et au loin les Alpes. Au retour, nous nous cassons le nez sur une église du coin – le sacristain nous regarde étonné, mais non il n’y a pas de messe, vous ne savez pas qu’on est vendredi ? C’est qu’il faut le savoir, que le rite ambrosien ne prévoit pas de messe les vendredis de carême…
Un bon dîner avec les Jozon nous permet de faire la connaissance de Patrick, le père de famille. Il est très sympathique, et écoute avec grande attention les explications de père Guillaume sur Point-Cœur. Ca lui fait visiblement une toute autre impression que les explications de sa femme. Il a une grande hauteur de vue, beaucoup de bon sens, un regard posé sur les choses. Sa simplicité rend sa compagnie agréable. Nous nous réjouissons de voir qu’il devient un ami.
Samedi 6 mars
Nous passons la matinée à préparer nos interventions, père Guillaume et moi. Il ne s’agit pas de se louper trop, c’est la première fois… nous partons manger ensuite une pizza dans le centre, avant de visiter l’expo McCurry, qui se tient pour l’instant au Palazzo Reale, près du Duomo. Les photos sont magnifiques, jouant avec une aisance souveraine de la couleur, de la lumière et de la composition, pour mettre en valeur des visages ou des gestes humains très vrais. Je m’étonne de voir l’engagement visible du photographe dans ses sujets, ressortant par exemple de la proximité de la plupart de ses portraits. Ressort de ces images et des quelques lignes de lui quelqu’un de profondément étonné, d’admiratif, d’ému de la beauté du monde, malgré la gravité de nombre de sujets qu’il traite (Afghanistan, Irak). On sent que son pays préféré est l’Afghanistan, dont il brosse un tableau dur mais magnifique.
Nous rencontrons ensuite Maria Luisa Bellucci devant le palais Sforza. Cette jeune femme rencontrée à Rimini à l’occasion de la projection de mon court-métrage nous fait la gentillesse de bien vouloir servir de modératrice pour la table ronde. Elle écoute avec beaucoup d’attention nos indications. Elle semble un peu nerveuse… Ce qui nous frappe surtout, c’est sa tristesse, éclairée cependant par quelques confidences, quelques mots rares mais un peu plus personnels. Elle aime écrire, et après un master en régie et scénario, cherche à travailler dans le monde de l’audio-visuel, qu’elle décrit comme malheureusement sale et corrompu.
Nous rencontrons deux prêtres de la paroisse où les français ont aussi leur messe, à deux pas de chez les Jozon. Ils sont accueillants, et se mettent gentiment à disposition pour nous faire concélébrer ou nous permettre de célébrer dans la chapelle du Saint-Sacrement les jours suivants.
Dimanche 7 mars
Messe à la paroisse française. Projection de mon film devant une cinquantaine de personnes – certaines assez désarçonnées, car elles s’attendaient à voir la misère et sa solution. Rencontre Bouin. Déjeuner, café, balade dans les rizières, dîner cher Bruno et Annie.
Lundi 8 mars
Installation de l’expo le matin. C’est pas mal de travail, il faut mettre sur les pieds d’étagère achetés chez IKEA les 32 tableaux avec leur légende. Le résultat nous satisfait, les tableaux prennent possession de la pièce qui nous a été attribuée, de ses 30 m² et de sa grande baie vitrée, et y insufflent leur vie. Une paroi amovible nous permet d’y adjoindre, pour la soirée de l’inauguration, la pièce attenante, où nous préparons un buffet simple – boissons et cacahuètes, avec quelques petits fours offerts par la boîte.
En début d’après-midi, nous célébrons la messe à la paroisse en compagnie de père Vincent et Patrick, qui arrivent fièrement de Turin au volant du 9 places offert par Paideia. Quelques personnes de l’entreprise, quelques amis français arrivent, Giorgio Gandolfi, ainsi qu’un petit groupe d’amis de Maria Luisa. En tout peut-être une vingtaine de personnes, avec qui nous attendons Max Nunziata, qui arrive avec un bon retard. Puis commence la table ronde, avec les contributions successives de Max, de père Guillaume, de Giorgio et la mienne. Le thème en est le suivant : « la gratuité, clef du monde du no-profit… et du profit ? »
Max parle de l’expérience de GE Volunteers, ex-GE Community, mouvement interne à l’entreprise né de sa volonté d’offrir à ses employés un lieu de travail plus humain (dans le sillage du slogan de Ge, « not only a great company, but a good company »). Il évoque avec un PowerPoint préparé par Eleonora les diverses possibilités offertes aux gens de GE Italy de s’engager, hors du temps de travail, dans des activités caritatives, et également les aides ponctuelles de l’entreprise consistant en la mise à disposition du temps de travail de certains cadres volontaires pour divers projets. Son exposé est très clair, et montre bien le désir de sa part, inséré dans la culture de cette énorme boîte américaine comptant plus de 150.000 employés dans le monde, de favoriser une ambiance de travail humaine.
Père Guillaume expose ensuite brièvement la raison d’être de Point-Cœur, celle du besoin d’un Tu, d’un visage face à moi. Point-Cœur donne la possibilité à certains de jeunes de vivre un tu à tu, plus nécessaire que le pain. Dans cette expérience s’est faite jour la conviction que « l’homme passe l’homme » (Zundel), qu’il a une valeur stupéfiante qui justifie toute action à son service : si, ils méritent qu’on se donne tout entier ! Conviction également de ce que l’homme a soif de gratuité, a soif de pouvoir se donner gratuitement, dans un rapport désintéressé, et qu’au-delà de cette soif il en a vraiment la capacité. C’est alors, en donnant, qu’il se trouve. Même dans le business vaut cette règle, car tout employé, tout cadre fait l’expérience bien concrète que c’est en se donnant dans son travail qu’il se trouve. Comme le dit JPII (citer JPII dans un building de la finance, e viva !), le trésor d’être homme consiste à être « personne-don », don de mon courage, de ma compétence, etc. Enfin, il apparaît clairement dans notre expérience que l’homme a besoin de retrouver la finalité. C’est ce que nous disait un ambassadeur à l’ONU – Point-Cœur et ses expositions redonne la finalité, redonne le sens de la dignité de l’homme, qui est le point de départ du service. On sert l’homme parce que qu’on a reconnu qu’il le mérite profondément.
En ce qui concerne le profit et le no-profit, il semble que l’échange doive d’abord avoir lieu au niveau le plus extérieur : besoin pour nous du monde du no-profit d’apprendre le savoir-faire, le sérieux, la capitalisation de l’expérience, la capacité à communiquer du monde des affaires. Il est clair qu’il y a une certaine interdépendance des deux, pour l’un en terme d’image, pour l’autre en terme de finance. Le business a besoin de se faire bien voir, et l’autre a besoin de moyens.
Mais on peut suivre le Pape dans sa réflexion bien plus audacieuse sur ce qu’il appelle paradoxalement l’économie de la gratuité. Tout travail au fond est animé par un esprit de gratuité. Le salaire, en cela, n’est qu’une compensation, rien de plus, versé en regard du don de moi-même qui me fait avancer et produire. Que ce soit dans le profit ou dans le no-profit. Giorgio de son côté présente la Fondation William Congdon, expliquant aussi la raison de sa présence ici : la rencontre avec Point-Cœur, qui l’impressionne à cause de ce qu’il décrit comme « une tendresse envers tout ce qui vit ». Il décrit ensuite ce que l’expérience de Congdon, écrivain autant que peintre, lui a fait comprendre de la gratuité. L’art est expérience de gratuité, car l’artiste ne peut pas affirmer qu’il soit pour beaucoup dans sa création. Il reçoit, il est visité, fécondé, ce qui peut se traduire aussi par de longues et angoissantes périodes de vacuité. L’art, avec ce poids de gratuité, est à la racine de toute action humaine, lorsque l’homme risque son talent, son agir, en se mettant à disposition d’un plus grand. En cela, on peut dire qu’art et no-profit sont la même chose, charité et beauté étant deux manifestations de la fécondité de l’homme qui sert.
Pour ma part, je ne fais que parler de mon expérience de la gratuité en montant l’exposition. L’exercice était inhabituel, car il s’agissait de montrer le visage d’une œuvre aussi multiforme que le réel qu’elle veut servir. D’où l’idée de procéder par tableaux, certes incomplets, mais contribuant chacun par un coup de pinceau à la compréhension globale – le Pérou avec le peuple agneau, où il était clair que nous devions être présents – mus par une réelle nécessité – aux côtés de cette souffrance muette ; le Brésil où il fallait réapprendre à vivre avec nos amis des favelas dans l’exercice simple des choses les plus quotidiennes. Naples, où notre expérience nous porte à communiquer à un peuple notre émerveillement devant sa grandeur, pour repartir de ce qu’il est, et non de ce qu’on en dit ; l’Inde, où il fallait, dans la splendeur d’une culture millénaire, vivre d’abord d’amitié et de relations libérées de tout système. Enfin NY, rongée de solitude, nous montrait combien il est besoin de la consolation d’une présence, même pour le manager le plus brillant (j’ai ajouté « qui s’ouvre tout seul une boîte de thon en rentrant chez lui à dix heures de soir, et l’assemblée a remué, visiblement c’est l’expérience ici aussi de beaucoup). Et puis il y a le défi de l’ICCC, l’appel d’air qui envoie cette culture de gratuité à tous les horizons. Bref, pour décrire cela, il fallait des photos qui ne soient ni photo-discours, ni photo-événement, mais photo-gratuité. Difficile à trouver.
L’expérience de gratuité s’est poursuivie avec les contacts pris pour monter l’expo elle-même, au sens le plus concret – les sous. Me venait en mémoire Tommaso, avocat bien établi qui s’est mis à notre service, émerveillé de cette aventure, qui s’exclamait « je n’ai pas connu un tel enthousiasme depuis le jour où je jetais des pavés sur les flics ». J’évoquais enfin l’expérience de Berlin, où non seulement je vois combien la gratuité attire, combien compte pour les artistes la perspective de communiquer la beauté, la vie, sans gloire ou argent ; et de la constatation que paradoxalement, cela même requiert un recours très professionnel aux moyens techniques et financiers, un vrai réalisme, bref, tout un domaine que je n’aurais jamais rêvé d’explorer. Nous avons conclu sur les remerciements d’usage, et un petit mot d’Eleonora, qui était assez émue.
Bien que certainement l’assemblée n’ait pas été à la hauteur de l’événement, nous étions heureux. Heureux d’avoir connu que les cœurs sont les mêmes partout, animés d’un même désir aussi bien par chez nous que dans les gratte-ciel – et cette connaissance est précieuse, car le jugement en bloc est si fort – il n’y a qu’à lire le Monde pour s’en apercevoir (cf article du Monde et l’habituel ricanement sur les cochons de capitalistes). Heureux aussi des contacts faits à cette occasion, et puis tout simplement de ce premier pas fait en Italie dans le monde de l’entreprise, fruit surtout du travail de Patrick, de ses amitiés, de sa capacité à leur présenter des projets tout à fait adaptés à ce qu’ils sont en mesure de faire pour nous. Pas dont nous ne savons pas trop où il mènera, mais sûrement à de belles choses.







